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Télétravail et productivité du travail (26 05 2026)

Nous vous proposons aujourd’hui cette note publiée le 19 mai 2026 sur le site de l’INSEE (cliquer ici pour accéder au site de l’INSEE)

https://www.insee.fr/fr/statistiques/8990749

Le télétravail a accru la productivité du travail dans les entreprises qui l’ont maintenu après la crise de Covid-19

Philippe Askenazy, Ugo Di Nallo (Insee), Ismaël Ramajo (Dares)

Insee Analyses  no 120    Paru le : 19/05/2026

Depuis la crise sanitaire, le télétravail s’est durablement installé dans les entreprises en France, dans une configuration hybride, fréquemment deux jours en distanciel pour trois en présentiel. Pour les entreprises non financières et hors immobilier, le télétravail est associé à une amélioration modeste mais réelle de la productivité du travail : une hausse de 10 points de la part de télétravailleurs est corrélée à un gain de 0,7 à 1,0 point de pourcentage de croissance de la productivité entre 2019 et 2022.

L’effet apparaît nettement dans certaines sociétés : celles qui louaient, avant le Covid-19, des bureaux distincts des autres locaux de production ont davantage recouru au télétravail en 2022 (36 % de télétravailleurs en moyenne, contre 10 % pour les autres). Cette configuration des locaux aurait ainsi facilité la réorganisation du travail à la sortie de la crise sanitaire. Pour ces sociétés, une hausse de 10 points de la part de télétravailleurs conduit à une amélioration de 2,7 points de pourcentage de la croissance de la productivité de 2019 à 2022.

Cet accroissement de la productivité dû au télétravail ne s’explique que partiellement par une réduction des surfaces de bureaux louées et par un investissement en équipement informatique. Il pourrait donc aussi refléter chez ces entreprises une organisation des processus de production propice au télétravail.

À l’échelle macroéconomique, ces effets positifs peuvent être contrebalancés par les externalités négatives sur des activités comme l’immobilier d’entreprise.

Sommaire

  1. Le télétravail des salariés s’organise fréquemment deux jours par semaine
  2. Le télétravail a stimulé la productivité du travail des sociétés notamment lorsque la configuration immobilière avant le Covid-19 a favorisé son développement
  3. Les gains microéconomiques du télétravail en 2022 ne se traduisent pas nécessairement par une productivité agrégée accrue
  4. Seule une part limitée des gains de productivité de 2019 à 2022 proviendrait d’une réduction des surfaces de bureaux et d’investissements informatiques accrus
  5. Le lien entre productivité et télétravail s'estompe à mesure que la part de télétravailleurs augmente
  6. Des gains de productivité hétérogènes selon les secteurs d’activités mais similaires selon les tailles d’entreprises

 

  1. Le télétravail des salariés s’organise fréquemment deux jours par semaine

En France, le télétravail prend fréquemment une forme hybride, de deux jours de distanciel pour trois jours de présentiel en moyenne sur une semaine. Son impact sur les performances des entreprises est largement discuté en France comme à l’étranger. D’un côté, le télétravail peut améliorer l’attractivité d’une entreprise, les conditions de travail et donc l’engagement des salariés bénéficiaires, ou encore réduire certains coûts. De l’autre côté, il pose des difficultés de cohésion et de coordination. L’appariement de nombreuses sources de la statistique publique permet d’éclairer les effets nets du télétravail pour la productivité en France.

 

  1. Le télétravail a stimulé la productivité du travail des sociétés notamment lorsque la configuration immobilière avant le Covid-19 a favorisé son développement

La pratique du télétravail est mesurée pour 6 600 sociétés, entendues ici comme unités légales, à partir d’une enquête de la Dares . Entre 2019 et 2022, les sociétés non financières françaises (hors agriculture et immobilier) qui ont davantage recouru au télétravail ont connu des gains de productivité du travail, définie comme la valeur ajoutée créée par salarié (en équivalent temps plein, ETP), plus élevés. En moyenne, sur l’ensemble de ces sociétés, 10 points de télétravail supplémentaires sont associés à un gain de productivité de +0,7 à +1,0 point de pourcentage.

 

Toutefois, cette première estimation ne permet pas d’établir un effet causal du télétravail sur la productivité. Il est par exemple possible que les entreprises les plus avancées sur le plan organisationnel ou numérique mettent en place le télétravail plus facilement, tout en enregistrant des gains de productivité plus élevés indépendamment du télétravail.

Or, les sociétés disposant initialement de bureaux séparés des autres locaux de production (usines, ateliers, magasins, etc.) ont davantage eu recours au télétravail depuis la crise sanitaire : c’est le cas de 36 % d’entre elles, contre 10 % pour les autres. Cela reste vrai à caractéristiques observables identiques. Ainsi, une société disposant de 5 m² à 15 m² de surface louée de bureaux séparés par ETP, a en moyenne 17 points de pourcentage de télétravailleurs en plus par rapport aux sociétés ne disposant pas de bureaux séparés de leurs autres locaux de production. En effet, pour des salariés déjà localisés dans des locaux séparés, le télétravail perturberait moins l’organisation collective du travail et permettrait, en réorganisant les bureaux, de diminuer les coûts. La composante du télétravail expliquée par la structure immobilière antérieure à la crise peut ainsi être considérée comme quasi expérimentale, dans la mesure où elle est indépendante de la dynamique de productivité des entreprises, en dehors de l’effet qu’elle peut exercer par l’intermédiaire du télétravail. En supposant que l’organisation immobilière des entreprises avant 2019 n’a pas été pensée en anticipation des changements d’organisation de travail intervenus après le Covid-19, cette variable instrumentale permet d’isoler l’effet propre du télétravail sur les gains de productivité, pour les entreprises dont le recours au télétravail s’est déterminé en fonction de la configuration de leurs locaux avant la crise sanitaire.

 

*Lecture : Les configurations des locaux des entreprises changent d’une entreprise à l’autre. Certaines ont des bureaux séparés de leur locaux de production (usines, magasins, hôtels, etc.), d’autres ont des bureaux au sein de leur locaux de production (un bureau dans une grande surface par exemple).

Selon cette méthode, une augmentation de 10 points de pourcentage des salariés en télétravail conduit à une croissance supplémentaire de la productivité de +2,7 points de pourcentage entre 2019 et 2022 pour les sociétés dont le recours au télétravail dépend de la présence de bureaux séparés. Cet effet suggère que, pour les sociétés louant en 2019 des bureaux séparés, le développement du télétravail a permis d’améliorer l’efficacité du processus de production. La méthode ne permet en revanche pas de déterminer un effet causal pour les sociétés n’étant pas dans cette situation.

 

  1. Les gains microéconomiques du télétravail en 2022 ne se traduisent pas nécessairement par une productivité agrégée accrue

Ces résultats ne permettent pas d’établir l’effet agrégé du télétravail pour l’ensemble de l’économie. D’une part, le secteur financier, notamment, n’est pas couvert, alors que le télétravail y est fréquent et que ce secteur pèse près de 10 % de l’emploi tertiaire marchand. Les effets peuvent y différer, compte tenu de métiers et d’organisations spécifiques, mais aussi par le fait que de nombreux acteurs financiers sont propriétaires et non locataires de leurs bureaux. D’autre part, le développement du télétravail peut avoir des effets indirects sur d’autres secteurs. Une moindre demande de surfaces de bureaux peut se traduire à court terme par une baisse des revenus de l’immobilier d’entreprise et des services associés, ainsi que des activités dans les quartiers d’affaire, susceptibles de peser sur la productivité apparente de ces secteurs, en attendant une réallocation du capital vers d’autres usages. Enfin, une performance accrue des entreprises qui ont pu mettre en place le télétravail peut peser sur celles de leurs concurrentes. À plus long terme, l’adaptation de l’offre immobilière à la situation du télétravail et le jeu de la concurrence pourraient toutefois permettre une diffusion de ces gains à l’ensemble de l’économie, rendant leurs effets visibles au niveau agrégé.

 

  1. Seule une part limitée des gains de productivité de 2019 à 2022 proviendrait d’une réduction des surfaces de bureaux et d’investissements informatiques accrus

La diminution des coûts liés à la réorganisation des locaux n’explique qu’une part très limitée des gains de productivité. Ainsi, dans les sociétés disposant déjà de bureaux séparés en location, configuration associée à une plus forte propension à recourir au télétravail, un télétravailleur en plus dans la société s’accompagne d’une réduction des surfaces d’environ 0,8 m², essentiellement dans des immeubles anciens non rénovés. À ces loyers plus faibles, s’ajoutent des coûts évités (sécurité, cantine, taxes, etc.) mais ceux-ci restent a priori limités. Les données disponibles suggèrent que 2/3 des économies liées au télétravail seraient liés à l’immobilier. Celles-ci pourraient atteindre jusqu’à 500 € / télétravailleur / an. À l’échelle de l’entreprise, cela représente moins de 0,1 % de la valeur ajoutée pour une tranche de 10 points de télétravailleurs.

Par ailleurs, les sociétés qui télétravaillent le plus en 2022 ont un peu plus investi dans les équipements informatiques de bureau : à taille et secteur identiques, 10 points de télétravail en plus sont associés à une plus forte hausse de ces équipements entre 2019 à 2022 (+0,7 %). Ces investissements ne peuvent eux aussi se traduire que marginalement dans la hausse de la productivité.

Au total, la rationalisation des surfaces et les investissements numériques ne peuvent expliquer qu’une part limitée des gains de productivité estimés. L’essentiel viendrait donc d’autres mécanismes évoqués par la littérature, notamment organisationnels (amélioration des processus de production, meilleure coordination, management plus efficace), mais aussi à des effets liés à l’amélioration des conditions de travail : réduction des temps de trajets, davantage d’autonomie dans l’organisation de la journée, environnement de travail parfois plus calme. En particulier, l’effet causal observé pour les entreprises louant des locaux séparés dès 2019 peut s’expliquer par une organisation des processus de production favorable à l’efficacité du télétravail.

 

  1. Le lien entre productivité et télétravail s'estompe à mesure que la part de télétravailleurs augmente

La corrélation positive entre la part de télétravailleurs et productivité apparaît surtout dans les entreprises où cette part reste modérée. Quand la part des télétravailleurs dépasse 20 % à 25 % de l’emploi total, le gain marginal s’essouffle et devient statistiquement non significatif. Cet épuisement suggère un effet de rendements décroissants, par exemple dus à l’émergence de coûts de coordination accrus lorsque de nombreux salariés télétravaillent.

Ce seuil est proche de la part moyenne de télétravailleurs observée dans le secteur privé depuis la fin de la pandémie.

 

  1. Des gains de productivité hétérogènes selon les secteurs d’activités mais similaires selon les tailles d’entreprises

À caractéristiques comparables, la corrélation entre télétravail et gain de productivité est identique entre les unités légales des petites et moyennes entreprises (PME), des entreprises de taille intermédiaire et des grandes entreprises (GE). Cela suggère que le télétravail peut être associé à des gains de productivité dans des organisations variées, aussi bien dans des petites structures que dans de plus grandes entreprises avec une organisation managériale complexe.

En revanche, l’intensité de la relation varie selon les secteurs. Un lien positif est visible dans la plupart d’entre eux, avec des gains plus marqués dans les transports, les services administratifs et l’industrie manufacturière. Ainsi, dans le secteur des transports et de l’entreposage, une hausse de 10 points du télétravail est associée à une augmentation de la productivité apparente du travail de 3 points par ETP. Cela se conjugue avec une part de télétravailleurs pouvant être faible, seulement 6 % dans le transport, du fait de la composition des emplois, ce qui limite sa contribution à la productivité agrégée du secteur.

 

Enfin, l’interprétation diffère selon les secteurs où le lien statistique apparaît plus faible. Dans l’information-communication, l’absence de relation nette ne signifie pas que le télétravail y serait inefficace : il était déjà très largement diffusé, même avant 2020, ce qui laisse peu de variations entre entreprises pour mesurer des écarts de performance. Dans la construction, la nature des activités demande surveillance et coordination sur site et s’accommode moins du télétravail, où il est d’ailleurs rare.

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