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Économie : la France décroche-t-elle ? (02 10 2026)

Nous vous proposons aujourd’hui cette note publiée le 14 septembre 2026 sur le site Vie-publique (cliquer ici pour accéder au site Vie-publique)

https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/304526-economie-la-france-decroche-t-elle?eml-publisher=NL_VP&eml_name=NL_VP-723-260915

Économie : la France décroche-t-elle ?

Publié le 14 septembre 2026  Par Maxime Menuet - Professeur d'économie, Université Côte d'Azur, Institut Universitaire de France

La France connaît-elle un décrochage économique ? Les comparaisons internationales montrent un diagnostic nuancé. Avec une des économies les plus développées du monde, sa croissance est moins dynamique que celle de pays comparables. Travail, productivité, innovation et finances publiques: quelles sont les raisons principales ?

Sommaire

  1. Comment savoir si un pays décroche ?
  2. Les Français "ne travaillent-ils pas assez" ?
  3. Pourquoi la productivité française progresse-t-elle moins vite ?
  4. La dette publique explique-t-elle le décrochage ?
  5. Que conclure ?

 

Comment savoir si un pays décroche ?

Le terme de "décrochage" revient régulièrement dans le débat public. Il est utilisé pour évoquer une croissance plus faible, une désindustrialisation, un déficit commercial, une dette publique élevée ou encore un retard dans certaines technologies comme l'intelligence artificielle. Pourtant, aucun de ces indicateurs ne permet, à lui seul, de conclure qu'un pays décroche. En économie, cette notion s'apprécie en comparant la trajectoire d'un pays à celle d'économies comparables sur une période suffisamment longue.

Les économistes utilisent pour cela la notion de convergence économique. Depuis les travaux de Robert Solow (1956), la théorie de la croissance montre que les pays les moins développés peuvent croître plus rapidement que les économies déjà riches en adoptant des technologies existantes, en modernisant leurs infrastructures et en accumulant du capital. La France a bénéficié de ce mécanisme de rattrapage. Entre le début des années 1950 et le premier choc pétrolier, son PIB par habitant est passé d'environ 55% à près de 80% de celui des États-Unis, grâce à la reconstruction, à l'industrialisation et à l'adoption des technologies américaines.

Les recherches plus récentes ont toutefois montré que ce rattrapage n'est ni automatique ni universel. Les pays convergent principalement avec des économies qui présentent des caractéristiques proches en matière d'institutions, de capital humain, d'innovation ou de stabilité macroéconomique. Les économistes parlent ainsi de clubs de convergence.

La France appartient toujours au groupe des économies les plus développées. Avec un PIB par habitant supérieur à 60 000 $ en parité de pouvoir d'achat, elle figure parmi les pays les plus prospères de l'OCDE. La question n'est donc pas de savoir si la France est devenue une économie pauvre, mais si elle progresse au même rythme que les autres économies avancées.

Les comparaisons internationales montrent que les trajectoires des économies avancées se sont progressivement différenciées. Après avoir fortement réduit son retard sur les États-Unis durant les Trente Glorieuses, la France représentait encore environ 87% du PIB par habitant américain en 1990 et 83% en 2000, lorsque celui-ci est mesuré en parité de pouvoir d'achat et à prix constants. Ce ratio n'est plus que d'environ 72 % en 2025. Le décrochage existe également en Allemagne, mais il est sensiblement moins marqué : son PIB par habitant passe d'environ 95% du niveau américain en 1990 à 82% en 2025.

La France représentait encore environ 87% du PIB par habitant américain en 1990. Ce ratio n'est plus que d'environ 72% en 2025.

 

PIB réel par habitant, en milliers de $ internationaux constants de 2021

Pays

1990

2000

2010

2025

États-Unis

44,4 (100)

55,0 (100)

59,8 (100)

76,9 (100)

France

38,7 (87,1)

45,9 (83,4)

49,1 (82,2)

55,1 (71,7)

Allemagne

42,4 (95,4)

50,0 (90,8)

54,8 (91,7)

62,8 (81,7)

Note : entre parenthèses, PIB réel par habitant rapporté à celui des États-Unis la même année (États-Unis = 100). 

 

C'est ce qui caractérise le décrochage économique : il est relatif et progressif. Une économie peut continuer à s'enrichir tout en perdant du terrain sur les pays dont la croissance est plus rapide. Des écarts de croissance modestes mais persistants finissent ainsi par produire des différences importantes de niveau de vie, de capacité d'investissement et de ressources publiques. La France est dans cette situation : depuis le début des années 2000, la trajectoire du PIB par habitant français s'écarte progressivement de celle de l'ensemble des économies avancées. Cette divergence est particulièrement marquée vis-à-vis des États-Unis, mais elle apparaît également, dans une moindre mesure, par rapport à l'Allemagne. Les projections du Fond Monétaire International qui ne constituent pas une prévision certaine, prolongent les tendances observées et suggèrent qu'en l'absence d'une accélération durable de la croissance française, ces écarts pourraient encore se creuser à l'horizon 2030.

Cette évolution ne se limite pas aux performances macroéconomiques. Une croissance durablement plus faible ralentit la progression des revenus, réduit les marges de financement des politiques publiques et peut entraîner des conséquences sociales. En France, le taux de pauvreté monétaire est passé de 14,0% en 2016 à 15,4% en 2024, soit près de 9,8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Ce chiffre doit être interprété avec prudence, car il s'agit d'une mesure relative, mais il rappelle que les performances économiques influencent aussi les conditions de vie des ménages.

Déterminer si la France décroche ne consiste donc pas à observer un indicateur isolé. Il faut examiner les principaux moteurs de la croissance de long terme et les comparer à ceux des autres économies avancées. Les sections suivantes analysent successivement le rôle du travail, de la productivité, de l'innovation et des finances publiques dans cette trajectoire.

 

Les Français "ne travaillent-ils pas assez" ?

Le travail constitue l'un des déterminants fondamentaux de la croissance. Le volume total de travail dépend à la fois de deux dimensions qui sont souvent confondues dans le débat public :

  • du nombre de personnes en emploi ;
  • de la durée du travail.

La comparaison des heures travaillées est souvent utilisée pour affirmer que les Français "ne travaillent pas assez". Selon l'OCDE, un salarié français travaille environ 1 500 heures par an, contre près de 1 800 heures aux États-Unis. Mais l'Allemagne affiche une durée annuelle encore plus faible (1 340 heures) tout en présentant un niveau de vie supérieur. Les heures travaillées ne constituent donc pas, à elles seules, un bon indicateur de la contribution du travail à la croissance.

Les économistes privilégient plutôt le taux d'emploi, c'est-à-dire la part de la population en âge de travailler qui occupe effectivement un emploi. De ce point de vue, la France a enregistré des progrès importants : le taux d'emploi des 15-64 ans est passé d'environ 62% au début des années 2000 à près de 70% aujourd'hui. Cette progression est l'une des plus fortes observées parmi les grandes économies européennes. La France reste toutefois en retrait par rapport à l'Allemagne (77,4%), à la Suisse (80,2%) ou aux Pays-Bas (82,3%).

En France, le taux d'emploi des 15-64 ans est passé d'environ 62% au début des années 2000 à près de 70% aujourd'hui.

Ces écarts montrent que des marges de progression subsistent, notamment pour jeunes et seniors et suggèrent que le travail n'est probablement pas le principal facteur expliquant la divergence récente des trajectoires des pays développés et le risque de décrochage français. En effet, alors que le taux d'emploi français s'est nettement amélioré depuis 20 ans, l'écart de PIB par habitant avec les États-Unis a continué de se creuser. Les déterminants du décrochage doivent donc être recherchés ailleurs, en particulier du côté de la productivité.

 

Pourquoi la productivité française progresse-t-elle moins vite ?

La productivité constitue le principal moteur de la croissance des économies avancées. Elle mesure la capacité à produire davantage de richesse avec une même quantité de travail et de capital. Les économistes parlent de productivité globale des facteurs. À long terme, la progression du niveau de vie dépend principalement des gains de productivité, car les possibilités d'accroître durablement la quantité de travail ou de capital sont limitées.

Dans les travaux de Robert Solow (1957), la productivité correspond à la part de la croissance qui ne s'explique ni par l'augmentation du travail ni par celle du capital. Les recherches plus récentes montrent qu'elle dépend principalement de l'innovation, de la qualité des institutions, du capital humain et de la diffusion des nouvelles technologies. La plupart des économies développées connaissent un ralentissement des gains de productivité depuis plusieurs décennies. 

 

La France ne fait pas exception et ce phénomène s'y est accentué depuis le début des années 2000. Une partie de ce ralentissement reflète toutefois les bonnes performances récentes du marché du travail : l'augmentation de l'emploi, (en particulier apprentis, jeunes et personnes auparavant éloignées de l'emploi) tend à réduire mécaniquement la productivité moyenne à court terme, les nouveaux entrants étant généralement moins expérimentés. Les données les plus récentes de l'Insee suggèrent d'ailleurs qu'une partie de ce décrochage était transitoire : avec la normalisation progressive de la composition de l'emploi, les gains de productivité français retrouvent progressivement un rythme proche de celui observé chez plusieurs partenaires européens. Ce rattrapage reste néanmoins partiel et ne remet pas en cause le diagnostic d'un ralentissement tendanciel de la productivité depuis le début des années 2000.

Le rebond récent de la productivité française ne doit donc pas masquer les enjeux de long terme. Si une partie du ralentissement observé depuis la pandémie était liée à la composition de l'emploi, les comparaisons internationales mettent en évidence des différences plus structurelles dans la capacité des économies à innover et à diffuser les nouvelles technologies. Les États-Unis ont largement bénéficié de la révolution numérique, puis du développement du cloud computing et, plus récemment, de l'intelligence artificielle. La Corée du Sud poursuit un effort exceptionnel de recherche et développement, tandis qu'Israël concentre une part importante de son activité dans les technologies de pointe.

 

La question est donc moins celle de la qualité de la recherche que de sa transformation en croissance économique. La France consacre environ 2,2% de son PIB à la recherche et développement, contre plus de 3% en Allemagne, 3,5% aux États-Unis et plus de 5% en Corée du Sud. Cet écart résulte moins d'un décrochage récent que de trajectoires d'investissement progressivement divergentes depuis les années 1990.

Le rapport Draghi (2024) souligne que le principal retard européen ne réside pas dans la qualité scientifique. Les universités françaises produisent des travaux de tout 1er plan. Les difficultés apparaissent davantage lors des étapes suivantes :

  • financement du capital-risque ;
  • croissance des jeunes entreprises innovantes ;
  • investissement dans les logiciels, les données ou l'intelligence artificielle ;
  • diffusion des innovations vers l'ensemble du tissu productif. 

Entre 2008 et 2021, près d'un tiers des jeunes entreprises technologiques européennes valorisées à plus d'un milliard de $ ont d'ailleurs transféré leur siège hors d'Europe, principalement vers les USA.

Cette difficulté concerne également les technologies numériques. Les principaux systèmes d'exploitation, logiciels professionnels, plateformes numériques et modèles d'intelligence artificielle sont aujourd'hui développés principalement aux USA. Leur diffusion en Europe suppose souvent des adaptations réglementaires, organisationnelles ou contractuelles qui peuvent ralentir leur adoption par les entreprises. À cela s'ajoutent des différences dans le financement de l'innovation, la taille des marchés et les effets de réseau, qui favorisent l'émergence et la diffusion rapide des technologies numériques. Les écarts de productivité reflètent ainsi autant la capacité à inventer les innovations qu'à les diffuser efficacement au sein de l'économie.

Les investissements publics jouent également un rôle important. La remontée des dépenses de défense, désormais supérieures à 2% du PIB, soutient une base industrielle reconnue dans l'aéronautique, le spatial, la cybersécurité ou les drones. Ces investissements peuvent produire des innovations duales, c'est-à-dire des technologies développées pour les besoins militaires avant d'être diffusées dans l'économie civile. Internet, le GPS ou plusieurs technologies spatiales en sont des exemples historiques. La commande publique peut favoriser l'émergence de nouvelles technologies si elle stimule la demande en secteurs stratégiques (politiques américaines dans le numérique ou la défense).

Ces écarts de productivité et d'innovation se reflètent également dans les performances commerciales. Après avoir longtemps enregistré des excédents commerciaux, puis des déficits relativement modérés, la France connaît depuis les années 2000 des déficits plus importants. Le déficit des échanges de biens a atteint un niveau record de 162,6 milliards € en 2022 avant de revenir à 81 milliards en 2024, principalement grâce au reflux des prix de l'énergie. Ce déficit qui ne constitue pas, à lui seul, la cause d'un éventuel décrochage, apparaît plutôt comme le symptôme d'écarts de compétitivité, de spécialisation productive et de gains de productivité avec des économies comparables.

L'ensemble de ces constats conduit à un même diagnostic : 

  • le ralentissement français ne traduit pas une absence de recherche ou d'innovation ;
  • il résulte d'une capacité plus limitée à transformer les connaissances scientifiques en gains de productivité, compétitivité et en croissance ;
  • à long terme, c'est cette capacité à transformer les connaissances en innovations largement diffusées dans l'économie qui déterminera le rythme de croissance et l'évolution du niveau de vie.

 

La dette publique explique-t-elle le décrochage ?

La dette publique est souvent présentée comme l'une des principales fragilités de l'économie française. Avec une dette d’environ 115% du PIB en 2025, contre 89% en moyenne dans la zone euro, la France figure parmi les pays les plus endettés de l'Union européenne. Pourtant, les économistes considèrent que le niveau de la dette ne suffit pas, à lui seul, à apprécier la situation d'un pays.

L'élément déterminant est la capacité de l'État à financer durablement cette dette, autrement dit à en assurer la soutenabilité qui dépend surtout de l'écart entre le taux d'intérêt auquel l'État emprunte et le taux de croissance de l'économie. Quand la richesse nationale augmente plus vite que le coût de la dette, son poids dans l'économie tend naturellement à diminuer. Si les taux d'intérêt deviennent supérieurs à la croissance, la dette devient plus difficile à stabiliser et nécessite des efforts budgétaires plus importants.

Pendant plus d'une décennie, la France a connu des conditions particulièrement favorables. Les taux d'intérêt nominaux étaient très faibles et les taux réels souvent négatifs, tandis que la croissance nominale demeurait supérieure au coût moyen de la dette. Depuis 2022, la situation s'est inversée. Les taux des obligations françaises à 10 ans ont dépassé les 4% en août 2026%, tandis que la charge des intérêts passera d'environ 30 milliards € en 2021 à plus de 70 milliards € en 2027, devenant l'un des premiers postes de dépenses de l'État. Quand les anciens emprunts à faible taux arrivent à échéance et sont refinancés à des conditions moins favorables, une part croissante des ressources publiques assure le paiement des intérêts. Si cela s'accompagne d'une croissance durablement faible, les marges de manœuvre budgétaires se réduisent progressivement, rendant les arbitrages entre dépenses publiques, prélèvements obligatoires et endettement de plus en plus difficiles.

Si cette hausse du coût de financement s'assortit d'une croissance durablement faible, les marges de manœuvre budgétaires se réduisent progressivement.

 

La structure de la dette est toutefois tout aussi importante que son montant. Lorsqu'une dette est détenue par des investisseurs étrangers, les intérêts versés par l'État constituent une sortie de revenus vers le reste du monde. En revanche, lorsqu'elle est détenue par des résidents, ils rémunèrent l'épargne nationale. La dette publique devient alors aussi un instrument puissant de redistribution entre contribuables et détenteurs d'actifs financiers. En France, environ 45 % de la dette négociable est détenue par des investisseurs français, directement ou indirectement via les banques, les compagnies d'assurance et les fonds d'investissement. Une partie importante des intérêts versés par l'État revient ainsi aux ménages français. Le coût de l'endettement public est donc en partie redistribué au sein de l'économie nationale, y compris entre générations.

Cette distinction explique également pourquoi les obligations françaises demeurent très recherchées par les investisseurs. Elles sont considérées comme des actifs sûrs (titres offrant une forte probabilité de remboursement et une grande liquidité). Les travaux de Caballero, Farhi et Gourinchas (2017) montrent que cette forte demande mondiale d'actifs sûrs explique en partie le faible niveau des taux d'intérêt observé depuis le début des années 2000.

Le niveau de la dette ne constitue donc qu'un élément du diagnostic. Son impact dépend de son coût de financement, de sa soutenabilité et de la capacité de l'État à maintenir, dans la durée, les dépenses favorables à la croissance tout en assurant l'équilibre de ses finances publiques.

 

Que conclure ?

Les principaux indicateurs conduisent à un diagnostic nuancé. La France demeure l'une des économies les plus développées du monde et conserve de nombreux atouts : une main-d'œuvre qualifiée, des infrastructures de qualité, une recherche reconnue et une base industrielle solide dans plusieurs secteurs stratégiques. Son marché du travail s'est également nettement amélioré au cours des deux dernières décennies.

En même temps, sa croissance est moins dynamique que celle de plusieurs économies comparables. Les écarts semblent s'expliquer davantage par le ralentissement de la productivité, un investissement relativement plus faible en recherche et innovation, ainsi que par une diffusion plus lente des nouvelles technologies que par un seul facteur (temps de travail/niveau de la dette).

 

La notion de "décrochage" ne renvoie donc pas à un indicateur unique et résulte de la combinaison de plusieurs évolutions économiques, démographiques, technologiques et budgétaires. L'analyse économique invite moins à rechercher une cause unique qu'à apprécier comment ces facteurs interagissent et influencent, à terme, la trajectoire de croissance et le niveau de vie d'un pays.

 

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